Témoignage de Sophie, dans le cadre du parcours de certification
Département de la Gironde.
Je suis Sophie C, professeur des écoles depuis 15 ans.
J’ai toujours été très investie dans mon travail ; j’ai toujours accepté de passer beaucoup de temps pour construire des projets et des outils pour faire progresser tous les élèves. J’avais également à coeur d’être pleinement présente et connectée aux enfants au cours de mes journées.
Au fur et à mesure des années d’enseignement, j’ai commencé à comprendre d’où venaient les difficultés de mes élèves de cycles 2 et 3 : des notions antérieures étaient mal maitrisées ou devaient être déconstruites et ne leur permettaient pas d’accéder à des connaissances plus complexes (exemples : si les bases du système décimal ne sont pas posées, il est très compliqué aux enfants de comprendre les grands nombres ; lorsque l’enfant arrive en CP en ne connaissant que le nom des lettres, il n’accède pas aisément au déchiffrage…).
L’envie monte d’aller en maternelle pour comprendre comment on pose les bases des savoirs futurs.
En 2016, une des mes anciennes collègues se forme à la pédagogie Montessori (Léa D.) et je commence à lui poser des questions très précises sur les raisons de son choix de pédagogie et sur les effets observés. Après la naissance de mon 2e enfant et voyant l’heure de la scolarisation de mon 1er enfant approcher, je profite d’un été pour lire “Les lois naturelles de l’enfant de Céline Alvarez ” et cela me fait l’effet d’un électrochoc.
J’ai l’impression d’avoir les réponses aux questions que je me posais et les valeurs décrites dans le livre répondent à mes aspirations profondes (entraide, coopération, apprentissage de la frustration, respect du rythme des enfants…).
Je garde alors l’idée en tête et commence à acheter du matériel (lettres rugueuses pour des enfants de CE1) sans savoir que les enfants ont dépassé la période sensible sensorielle et que ce matériel n’est plus adapté…
En septembre 2019, j’intègre une école maternelle et j’obtiens des PS-MS. Je décide de me lancer dans la mise en place de la pédagogie Montessori.
La liste de mes erreurs/croyances/pensées erronées* à ce moment-là :
– cela semble facile,
– je pense qu’avec le livre de Céline Alvarez et un autre de Marguerite Morin je peux installer ma classe sans formation,
– je parle ouvertement à mes nouveaux collègues de cette volonté de mettre en place cette pédagogie dont je parle un peu mais dont finalement j’ai surtout des convictions et pas encore de situations/d’exemples concrets,
– j’essaie presque de les convaincre …
J’installe ma classe trop tardivement dans l’été. Je ne sais d’ailleurs pas trop comment installer la classe, commencer l’année. Je me sens perdue.
Je rejoins la première rencontre Public Montessori où je pose un nombre certain de questions et où l’on est très clair avec moi : « Si tu veux enseigner en pédagogie Montessori, il faut que tu te formes. » La formation Montessori Rhônes-Alpes avec Juliette Danjon Vallon m’est recommandée à ce moment-là.
Le « coût » émotionnel, temporel, intellectuel de l’arrivée dans cette nouvelle école avec ses projets communs en nombre et la charge (même partagée) de mes enfants petits (de 1 an – qui se réveille beaucoup la nuit – et 3 ans) ne me permettent pas de me former au cours des 2 premiers trimestres. Je suis littéralement épuisée.
Deux adhérentes de l’antenne PM de Gironde m’ouvrent les portes de leurs classe pour que « je vois en vrai si ça fonctionne ».
Le confinement lié au COVID se met en place ; j’ai davantage de temps pour m’auto-former, je prends conscience de mes erreurs* et décide de prendre les choses en mains.
Fin août 2020, j’intègre la formation d’assistante Montessori avec Juliette Danjon Vallon, en Haute-Savoie. J’obtiens en une semaine les premières clés pour mettre en place ce fonctionnement mais je sens que ce sera comme un apéritif, que cela ne me nourrira pas longtemps, il me faudra bientôt passer à la suite de ce repas intellectuel.
L’année scolaire se passe avec davantage de confiance et de résultats au sein de ma classe. J’ai davantage de matériel.
MAIS…. au sein de l’école maternelle où j’exerce, les tensions avec deux de mes collègues sont nombreuses et fréquentes. Nouvelle erreur : la commune a financé l’achat de matériel à hauteur de 1000 € et cela m’a été reproché de nombreuses fois par une de mes collègues. On me reproche également de laisser mes élèves aller aux toilettes seuls, mon ATSEM est prise à parti et on lui monte la tête (je suis à temps partiel, ce qui facilite les choses)…
Je décide de participer au mouvement pour quitter cette école qui n’est plus vivable pour moi.
A la suite des résultats du mouvement (pas de poste obtenu), une dispute très violente éclate avec mes collègues. Je passe le reste de la journée et de la nuit à pleurer. Mon fils de 2 ans me dit : « Mais Maman, pourquoi il pleut dans tes yeux ? ».
Etant donné les circonstances, mon médecin m’arrête jusqu’à la fin de l’année et je demande une délégation.
Il m’était alors impossible d’être à nouveau confronté à mes collègues. Je profite de leur absence pour vider ma classe de toutes mes affaires personnelles. Je guette leur départ, on vide tout à la hâte avec mon conjoint. J’ai l’impression d’être une voleuse mais c’est alors la seule manière supportable pour moi à ce moment-là.
Je passe un été entre deux eaux : « je ne peux pas retourner dans cette école mais pourrais-je l’assumer financièrement ? » Un été avec une épée de Damoclès au dessus de la tête « et si j’étais obligée d’y retourner ? Et si la DSDEN n’accordait pas d’importance à mon histoire/ma douleur ? »
Je n’ai pas eu beaucoup d’énergie cet été-là…
L'évolution des étagères de Vie Pratique de Sophie avant le parcours de certification et après ...
Grâce à une délégation accordée 2 jours après la rentrée de septembre, je change d’école et retrouve un lieu d‘apaisement où j’avais enseigné pendant 5 ans et où mes collègues m’accordent leur confiance.
Tout d’un coup, je trouve complètement mon énergie : j’ai des GS-CP pour l’année scolaire et je vais pouvoir mettre en place des éléments de la formation !
Au cours du mois de septembre, j’ai acheté beaucoup de matériel sur mes fonds propres et j’ai installé ma classe (pour un an).
Je reprends confiance en moi peu à peu. Je passe une année apaisée où j’ai pu mettre en place des contenus de formation et où les doutes intérieurs n’étaient pas doublés par ceux de l’extérieur. J’ai eu aussi une ATSEM formidable qui m’a énormément aidée dans la préparation matérielle.
Les leçons apprises cette année :
« il vaut mieux avoir la paix qu’avoir raison » : avoir des collègues qui nous font confiance quand on démarre une nouvelle aventure est une des clés du succès ou du moins du progrès.
« je vais acheter ma liberté en achetant mon matériel pour être libre de bouger d’école sans culpabiliser (et sans être culpabilisée)».
Cette année-là, je deviens secrétaire du groupe PM33 et responsable des fournisseurs de matériel pour l’association.
L’année suivante, en mouvement obligatoire, j’obtiens une classe de CP-CE1 où les 2 collègues en maternelle travaillent en pédagogie Montessori. Je mesure ma chance de poursuivre cette belle aventure : les enfants connaissent une partie du matériel et des règles. Je propose le 1er grand récit de la création de la Terre ainsi que les expériences en lien et j’ai enfin des clés de différenciation efficaces et attirantes pour les enfants.
Je reprends à temps plein et poursuis mes missions pour Public Montessori.
Avec Glenn B. et Ophélie D., nous nous motivons à faire renaitre le groupe PM 33, éteint pendant 2 ans après le confinement. En janvier, une rencontre « de reprise » est organisée. Cette année-là, une autre est annulée faute de participants et une dernière se déroule à huit-clos mais et où l’on construit des projets pour l’année suivante.
L’envie de retrouver de la maternelle me taraude toujours et à la rentrée suivante, j’obtiens un poste : une ouverture de classe dans une école qui fonctionne en triple-niveaux en gardant leurs élèves 3 ans, propose l’école du dehors et chaque classe propose une pédagogie différente (1 collègue en pédagogie Freinet, 1 en Montessori mais pas que et 1 en « traditionnel » avec inspirations des 2 autres courants) et les collègues respectent TOUTES la liberté pédagogique. Le rêve.
Je crois avoir enfin atteint le bout du tunnel. Sauf que j’apprends très vite que ma classe refermera en juillet prochain faute d’inscriptions.
Face à cette déception et la peur de ne pas savoir « où je vais encore mettre les pieds » une fois à la rentrée 2024, je décide de renforcer solidement mes connaissances de cette pédagogie et de suivre les 4 semaines de formation complémentaires avec Juliette Danjon-Vallon. Je motive les 2 autres délégués départementaux à me suivre dans cette aventure en intégrant le parcours de certification.
Je passe une année 2023-2024 plutôt apaisée, dans un cadre professionnel bienveillant où j’ai pu acquérir à nouveau du matériel (sur mes fonds propres puisque la classe allait fermer) avec une semaine de chaque période de vacances en formation (sauf à Noël). Joanna Lanmann, ma tutrice du parcours de certification, échange avec moi à chaque période et vient me voir 2 journées complètes. Tout cela participe au fait que je me sente « grandir », prendre confiance et évoluer vers une meilleure pratique professionnelle. Cette année-là, j’ai obtenu une bourse de 600€ par l’association Public Montessori pour m’aider au financement de la formation.
L’antenne de Public Montessori Gironde compte de plus en plus d’adhérents, 4 des 5 rencontres sont maintenues.
En juin 2024, je sais que je vais intégrer un triple-niveaux dans une école maternelle proche de chez moi.
Le 2 juillet, j’accepte 2 mois de congés de formation (septembre et octobre 2024).
Après 3 années de demandes conjointes de congé de formation professionnelle et de mobilisation du CPF, j’obtiens donc 2 mois sur 10 demandés.
Le 3 juillet, je loue un box et déménage l’intégralité de ma classe car il est impossible de stocker tout le matériel chez moi et dans ma future classe qui a 99 % de chance de ne pas fonctionner comme moi en début d’année scolaire.
Le 7 juillet, je suis en Haute-Savoie afin de suivre la dernière session de formation.
Je profite de l’été pour vraiment souffler après ces années intenses de déménagements de classe (avec à chaque fois plus de cartons/matériel à transporter) et de formation.
Des « petites » inquiétudes subsistent encore : « Comment cela se passera-t-il avec les nouveaux collègues ? Vais-je m’en sortir avec les 3 niveaux ? »
Les deux mois de congés de formation ont peut-être sauvé ma santé mentale et m’ont permis de rêver ma classe, d’intégrer tranquillement les contenus de formation.
Mais c’est dans la pratique que l’on voit vraiment ce qui l’on a retenu. Il me tarde de sortir de mon laboratoire où tout est parfait et d’être confronté à la réalité.
Je rédige des écrits, des synthèses de la formation suivie au cours de l’année passée et je m’offre le luxe d’aller observer 3 enseignantes qui ont été formées depuis 10 ans par Juliette Danjon-Vallon, en Haute-Savoie. J’en profite également pour observer le fonctionnement de mon ancienne collègue qui travaille en pédagogie Freinet.
Je passe une semaine de vacances de la Toussaint 2024 à installer ma classe : vider le box, installer et ré-installer les étagères, le matériel, acheter des petites choses pour compléter…
Entre novembre 2024 et mai 2025 (date de rédaction de l’article), je suis toujours à flux-tendu ; je prépare des activités encore trop proches du moment où je veux les présenter.
En novembre, je découpe des morceaux de moquette bleue à 5h30 du matin car « après tout, puisque je suis réveillée… » afin de proposer des tapis plus petits (et gratuits) à mes élèves. Je bouge du matériel, des étagères. Je n’arrête pas.
Mes élèves se saisissent de ce nouveau fonctionnement en cours d’année, ils progressent, ils me réclament des présentations, ils s’observent et commencent à se présenter entre eux.
Le triple-niveaux me montre naturellement les belles valeurs qui m’avaient parlées lors de la lecture du livre de Céline Alvarez.
Je suis très discrète avec mes collègues. Ma devise depuis quelques années est « pour vivre heureux, vivons cachés ».
La relation avec l’ATSEM est plutôt bonne ; elle est saisie également par la beauté de l’entraide entre les élèves. Mais fin mars, elle me confie de façon virulente ses questionnements et ses peurs par rapport à mon fonctionnement. J’argumente de mon mieux mais me sens seule, désolidarisée du soutien de ma co-équipière.
J’ai vraiment l’impression de vivre un parcours du combattant.
Notre relation s’abîme et suite à une « conversation difficile », la communication revient petit à petit.
Cette année, j’ai eu de nouveaux des échanges téléphoniques avec Joanna Lanmann, ma tutrice du parcours de certification. Elle est également venue dans ma classe une journée complète cette année encore. Elle m’a apportée des idées et des suggestions pour progresser.
J’ai aussi obtenu une bourse de 500€ par l’association Public Montessori pour l’achat de matériel.
En parallèle, nous continuons les rencontres avec le groupe PM33. Les 5 rencontres de l’année devraient être maintenues. Les adhérents viennent et reviennent. Nous sommes même accueillis dans les locaux d’une école Montessori le jour de la rencontre où nous fêtons les 10 ans de l’association Public Montessori ! Quel beau symbole de lien et de cohésion !
Et je fais de mon mieux pour poursuivre le lien avec les fabricants de matériel.
PS : Juin 2025 : suite aux réunions de répartitions des classes et des élèves
Dans l’année, le sujet de conserver mes élèves n’a pas été abordé. Le couperet tombe en réunion : « tu ne garderas pas tes élèves une autre année». Mes arguments ne sont pas entendus : je parle de meilleure connaissance de l’enfant et de liens avec la famille, de sécurité affective et émotionnelle, du temps perdu pour l’enfant à se réadapter à un nouveau fonctionnement… Rien ne fait écho.
J’insiste en disant que certains collègues auront eu 2 ans les enfants sur leur scolarité de maternelle et on me répond : « honnêtement, tu travaillerais comme nous, la question ne se poserait pas ».
Puis nous faisons les répartitions de classes et je me retrouve avec un double-niveau car cela facilite le travail des 4 autres classes qui choisissent un niveau simple.
J’ai l’impression que la ligne d’arrivée recule. Que c’est dur !
Tout est compliqué quand on arrive dans une école :
– sortir des bancs de sa classe,
– sortir des tables pour en avoir la moitié de places assises par rapport à l’effectif (et pourtant quand les collègues sont absent(e)s non remplacé(e)s c’est bien pratique d’avoir des tables en plus),
– sortir du matériel traditionnel acheté par des collègues auparavant,
– garder ses élèves,
– obtenir un double ou un triple niveau,
– avoir de larges plages de travail,
– apprivoiser et travailler efficacement avec l’ATSEM en respectant ses réticences, ses limites qui bougent petit à petit.
J’ai l’impression d’être « empêchée » de faire mon travail comme je souhaiterais le faire.
Et pourtant, je me sens progresser.
Par exemple, maintenant je sais quand je fais une présentation, quel élève observateur peut reprendre le plateau sans avoir de présentation à la qualité de l’observation qu’il a manifestée.
Je trouve que c’est tellement beau ce qui passe en terme de liens entre enfants et de construction de l’estime de soi.
Je continue car j’y crois tellement.
Cette année, j’ai prononcé des mots pour une enfant de PS qui me sont revenus comme un boomerang : « tu sais pourquoi c’est difficile ? C’est parce que tu es en train d’apprendre, tu verras, plus tu le feras, plus ce sera facile ».
Moment d’émotion soudaine : est-ce que ce n’est pas la même chose pour moi ?
Voilà où j’en suis après presque 6 ans de pratique montessorienne.
J’ai choisi :
– d’acheter ma liberté/mon matériel car (ce n’était pas prévu mais…) j’ai changé souvent d’écoles,
– de me former pour comprendre les finesses du matériel et de cette pédagogie et savoir davantage où je vais et où j’amène mes élèves,
– la discrétion auprès de mes collègues